Generación Y es un Blog inspirado en gente como yo, con
nombres que comienzan o contienen una "i griega". Nacidos en la Cuba de
los años 70s y los 80s, marcados por las escuelas al campo, los
muñequitos rusos, las salidas ilegales y la frustración. Así que invito
especialmente a Yanisleidi, Yoandri, Yusimí, Yuniesky y otros que
arrastran sus "i griegas" a que me lean y me escriban.
Le soleil se lève sur la 5ème avenue. Les autos circulent à grande vitesse et les lettres blanches sur fond noir se détachent sur les plaques des voitures diplomatiques. Les arbres élagués de l’allée centrale étalent leurs feuilles et l’antique ambassade soviétique a l’air d’une Excalibur plantée –sans pitié pour l’architecture- dans le sein de la Havane. Il ne fait pas encore chaud mais certains transpirent déjà en courant sur l’allée centrale. Ils ont des tennis Adidas, des bouteilles d’eau et des écouteurs blancs. A ciel ouvert –mais avec sa touche d’exclusivité- se déploie le plus grand espace sportif de la ville, qui commence juste à la sortie du tunnel du fleuve Almendares. Piste de jogging pour une classe sociale qui accumule déjà les kilos, mais préfère encore trottiner sous les intempéries que sur le tapis roulant d’un gymnase.
Celle que l’on appelle également « Avenue des Amériques », avec sa fontaine aux sirènes à une extrémité et ses luxueuses demeures de chaque côté, est un lieu de rencontre et d’échange. Le colonel en retraite et le nouveau dirigeant de société viennent de se rencontrer à ce coin de rue, et parlent du climat, des enfants, …de la belle journée que nous avons. Voici la fille d’un fonctionnaire et son amie d’enfance avec laquelle elle a partagé jeux et barbecues. Le poète à barbe blanche et son chien de race viennent aussi de traverser prudemment la rue. Et l’actrice qui est rentrée de sa tournée en Europe se joint à la procession matinale de ceux qui brûlent des calories. Mais quand arriveront les dix heures du matin et que le soleil proposera de leur offrir un sauna gratuit, ils auront tous disparu.
Comparée au reste de Cuba, la 5ème avenue se présente comme une rareté. Non que la beauté urbaine soit -en quoi que ce soit- rare sur cette île, puisque même les palais détruits du centre de la Havane gardent quelque chose de leur antique beauté. Ce qui est rare, ce ne sont pas les arbres parfaitement taillés, les bancs de granit intacts ou les belles maisons avec grilles et jardins mais les gens eux-mêmes. Le plus anormal, ce qui saute aux yeux, c’est le comportement des passants qui font leur footing ou sortent promener leurs animaux de compagnie. Il y a en eux, une espèce de confort, un soin particulier apporté au corps et à la tenue vestimentaire, une tranquillité dérivée de leurs rares avatars quotidiens. Ils ressemblent à cette caricature de la bourgeoisie que le discours officiel a essayé de nous faire haïr depuis l’enfance. Ils sont pourtant là, avec leur démarche décontractée, leurs vêtements de sport et ces kilos de trop que les privilèges, les détournements de biens ou le pouvoir leur ont donnés dans notre dos, sur notre dos.
« Il peut y avoir des micros ici ? » me demandes-tu en jetant le regard dans tous les coins de la chambre. Ne t’inquiète pas, te dis-je, je vis avec le squelette à découvert et les ourlets de mon corps décousus. Je n’ai pas de coin sombre, fermé, privé… et ma vie me donne l’impression de cheminer à travers un énorme appareil à rayons X. Voici la clavicule que je me suis cassée enfant, la dispute que nous avons eu hier pour une vétille domestique, la carte jaunie que je conserve au fond d’un tiroir. Impossible d’échapper à la surveillance, impossible. Mais aujourd’hui, au moins pour quelques heures, ne pense pas au policier à l’autre bout de la ligne téléphonique, ni à l’œil circulaire de la caméra qui nous filme. Cette nuit nous allons croire que nous sommes seuls à nous intéresser l’un à l’autre. Eteignons la lumière et pour un instant envoyons-les au diable, désarmons leurs banales stratégies d’indiscrétion.
Malgré toutes les ressources déployées pour nous observer nous leur avons caché la face essentielle de notre vie. Par exemple, ils ne connaissent pas un seul mot de cette langue construite ensemble depuis vingt ans et dont nous nous servons sans même bouger les lèvres. Ils auraient zéro à n’importe quel examen de déchiffrage du code complexe avec lequel nous nous disons le futile et l’urgent, le quotidien et l’extraordinaire. Il est certain que dans aucun profil psychologique qu’ils on tracé de nous, ne figure comment tu peignes mes sourcils et me dis en plaisantant que s’ils continuent à partir dans tous les sens je vais finir par ressembler à Brejnev. Nos surveillants, les pauvres n’ont jamais lu la première chanson que tu m’as écrite, encore moins le poème où tu disais qu’un jour nous irions à Sidney ou à Bagdad. Ils ne nous pardonnent pas non plus toutes les fois où nous leur échappons, sans laisser de trace, sur la diastole d’un spasme.
Comme l’agent Wiesler dans le film « La vie des autres », à l’instant même quelqu’un nous écoute et ne nous comprend pas. Il ne comprend pas pourquoi après nous être chamaillés pendant une heure nous nous rapprochons et nous donnons un baiser. Le policier ébahi qui suit nos pas n’arrive pas à expliquer nos embrassades et se demande quel danger pour la « sécurité nationale » représentent ces phrases que tu me dis seulement à l’oreille. C’est pourquoi je te propose, amour, que cette nuit nous le scandalisions ou nous le convertissions. Faisons le décoller l’oreille du mur ou sinon obligeons le à gribouiller sur une feuille : « 1H30 : les sujets ont une activité d’amoureux »
Perdu dans la métaphore, le bon intellectuel évite d’approcher la réalité pour la bonne raison que l’universel rendra son œuvre plus transcendante que le particulier. Il cache dans quelque paysage symbolique du scenario de sa pièce, dans la parabole d’un vers ou dans la petite figure à peine visible dans un coin de sa toile, cette dose de critique qui lui permettra ensuite de se vanter d’être celui qui « ne s’est jamais tu ». Il est conscient des effets corrosifs de la censure, de la simulation et de la peur sur son travail, mais il s’irrite si on le lui rappelle. « Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais aller travailler dans le bâtiment ? » lance-t-il à celui qui critique ses trop nombreuses concessions. Il préfère l’érotique au politique, le passé au présent, recréer les classiques plutôt que ses contemporains. Il a figuré sur les listes noires et les listes grises, mais aujourd’hui on lui rend hommage et on lui remet des médailles. Il accède à internet de chez lui et il y a quelques années il a bénéficié d’un week-end, tous frais payés dans un hôtel de Varadero.
Le bon intellectuel fait la queue au Bureau des Intérêts des Etats-Unis dans l’attente d’un visa, mais ce jour-là il porte des lunettes de soleil et un chapeau pour que personne ne le reconnaisse. Il donne des conférences et fait la tournée des universités de « l’Empire », tout en essayant de moduler son discours entre ici et là-bas, il ne faudrait pas qu’il paraisse dépassé à un endroit ou trop libéral à un autre. Lorsque des délégations étrangères sont en visite il aime se trouver à proximité, inviter chez lui un visiteur, l’émouvoir un peu pour que celui-ci lui envoie une invitation quelque part dans le monde… parce qu’en fin de compte « on ne vit pas ici ». Il a une antenne parabolique bien cachée au dernier étage mais quand il parle avec ses collègues il fait comme s’il avait vu le journal télévisé national d’hier soir ou la table ronde de mardi dernier. Un ami lui passe une copie de ces pages interdites qu’il n’oserait jamais charger sur son propre ordinateur.
Le bon intellectuel attend très patiemment la réponse à sa demande de permis de sortie et quand il revient il se tient bien à nouveau pour qu’on lui autorise le prochain voyage. Il lui semble que toute forme d’activisme ou de positionnement politique évident est bonne pour ceux qui n’ont pas le talent de sa plume ou de son pinceau. Il regarde par-dessus son épaule ceux qui se déploient en discussions sur les « réformes », les « changements » ou autres broutilles passagères. Mais quand il a bu quelques verres il se demande s’il a atteint ces sommets artistiques à cause de son véritable talent ou à cause de l’exil massif de ceux qui auraient pu être ses concurrents. Il conserve dans quelque tiroir cette chanson qu’il a composée avec ses tripes, ce poème où il se mettait à nu, ou cette bouche en forme de cri qu’il avait dessinée un jour. Parce qu’un bon intellectuel ne se décompose jamais, ne s’enrôle jamais dans des passions sociales, ne se laisse jamais traîner dans la rue.
Le pape Joseph Ratzinger arrive à Cuba dans quelques semaines, mais on sent déjà de loin comme un parfum d’encens. Dans un pays où beaucoup de ceux qui prient le jour dans les églises allument la nuit des cierges à un dieu africain, la visite de Sa Sainteté réveille l’enthousiasme mais aussi la curiosité. Les catholiques préparent leurs liturgies pour recevoir en grande pompe Benoît XVI, pendant que beaucoup d’autres se demandent si sa venue apportera un changement significatif à la situation politique et sociale de la nation. Les gens veulent croire que le Saint Père va donner une impulsion au processus des réformes de Raoul, en les accélérant et en leur donnant plus de profondeur. Les plus optimistes se mettent à rêver que la plus haute figure du Vatican parvienne à ce à quoi devrait parvenir la rébellion populaire ; un véritable changement.
Il y a trop de différences entre ce mois de mars où Sa Sainteté atterrira sur l’aéroport de la Havane et la venue de Jean-Paul II en janvier 1998. Celui qui était aussi connu sous le nom de « pape voyageur » était arrivé précédé d’histoires qui le liaient à la chute des régimes d’Europe de l’Est. Ratzinger pour sa part arrivera à un moment où déjà toute une génération de cubains née après la chute du mur de Berlin, ne connait même pas la signification du sigle URSS. A la fin des années quatre vingt dix, Karol Wojtila nous a incendié le cœur, y compris les agnostiques comme moi, en prononçant plus d’une douzaine de fois le mot « liberté » sur la Place de la Révolution. Mais aujourd’hui dans un climat d’apathie et de découragement il sera plus difficile pour Ratzinger de mobiliser par ses paroles la même émotion. Sa visite sera plutôt un pâle reflet de la précédente parce que nous ne sommes plus les mêmes et ce n’est pas le même pape.
« Il pèse plus qu’un mauvais mariage », disait ma grand-mère de cet énorme téléphone noir qui était chez une voisine. Il avait un câble très court et après avoir fait un numéro mon index était couvert de la poussière amassée sous le cadran de numérotation. J’étais toujours dans l’attente anxieuse de la sonnerie qui annonçait à ma mère qu’on l’appelait du travail ou de la province. Nous montions les escaliers en courant pour coller l’oreille à l’écouteur et entendre ce qu’une voix presque métallique disait à l’autre bout de la ligne. Parmi la bonne dizaine de familles qui habitaient cet immeuble, il n’y en avait que deux qui avaient le téléphone. Aussi se brouiller avec les propriétaires d’un tel ustensile revenait à être laissé-pour-compte et injoignable.
Si en mars 2008 Raoul Castro avait imaginé le rôle qu’allait jouer le téléphone mobile dans la société civile cubaine en train de naître, il n’aurait probablement jamais libéré son utilisation. Avant cette date les cubains devaient chercher un étranger qui ait un contrat mobile et qui leur permette ensuite de s’en servir. Seuls pouvaient acquérir la carte SIM tant désirée ceux qui avaient une chambre d’hôtel ou une voiture de location, bref des gens qui n’étaient pas nés sur cette île. Heureusement il a été mis fin à cette discrimination depuis bientôt quatre ans et à ce jour plus de 1,2 million d’usagers ont souscrit au service de prépaiement de Cubacel. Ce chiffre ne devrait pas nous réjouir car nous sommes encore très en retard par rapport aux autres pays d’Amérique Latine.
Malgré les limites liées au coût élevé, à la mauvaise couverture dans beaucoup de zones du pays et à la suspension temporaire du service pour les usagers « gênants », le téléphone cellulaire a changé nos vies. Actuellement la possibilité d’envoyer et de recevoir des « textos » a renforcé les contacts entre citoyens, l’échange de nouvelles et la possibilité inestimable de publier sur « Twitter » sans accès à internet. Depuis quelques jours une réduction de 44% s’applique aux SMS nationaux, même si nous restons à des années lumière des prix en vigueur dans le reste du monde. Si l’objectif de l’unique société de téléphone du pays est d’attirer à elle davantage de clients pour augmenter ses profits, il lui faudra aussi accepter les effets collatéraux de la libération de l’information et de la communication que cela va entraîner. Cubacel sait calculer le bénéfice économique mais est incapable de mesurer le véritable potentiel de ce puissant outil social qui est maintenant dans notre poche.
Choisir le bon moment pour une visite présidentielle peut se révéler une tâche particulièrement ingrate dans un monde aussi imprévisible et changeant. Quand la date du voyage d’un chef d’Etat est arrêtée dans son agenda, en accord avec ses hôtes, et officialisée, la vie se charge en général de l’entourer d’imprévus. Les palais gouvernementaux n’arrivent pas à contrôler le hasard, ni non plus à prévoir ces événements inattendus qui perturbent l’organisation de la visite d’un dignitaire. Dina Rousseff le sait bien. Sa venue à La Havane a été planifiée depuis des semaines et a même été précédée par celle du ministre des Affaires Etrangères Antonio de Aguiar Patriota. Tout paraissait bien ficelé : un emploi du temps rapide, efficace, protocolaire, ciblé sur des thèmes économiques, jusqu’à son départ en avion à destination de Haïti. Mais les choses se sont compliquées.
Quelques jours avant que l’économiste et femme politique brésilienne n’atterrisse à l’aéroport José Marti, un jeune cubain est mort suite à une grève de la faim prolongée. Les media officiels l’ont sans hésiter présenté comme un délinquant ordinaire, bien qu’il ait été arrêté à l’occasion d’une marche de l’opposition dans les rues de Contramaestre. Le discours du pouvoir s’est radicalisé et la fièvre politique a atteint ces sommets auxquels nos gouvernants se sentent tellement à l’aise. Dans ce contexte, la conférence du PCC qui vient de se conclure s’est transformée en un acte de réaffirmation plutôt que de changement, en une déclaration d’unité plutôt que d’ouverture. Beaucoup de ceux qui espéraient l’annonce de transformations politiques de grande ampleur se sont rendu compte que l’événement a plutôt été la dernière occasion perdue pour la génération au pouvoir. Un jour après sa clôture, Raoul Castro, le secrétaire général du seul parti autorisé, a reçu Dilma Rousseff, l’ancienne « guerrillera », qui dirige aujourd’hui un pays avec une coalition de forces politiques et une presse très critique.
L’agenda cubain de Dilma prévoit la visite du chantier de construction du port de Mariel et la possible concession d’un nouveau crédit bancaire. Le Brésil est notre deuxième partenaire commercial en Amérique Latine, mais ce n’est pas seulement une question de moyens. Actuellement il est urgent pour le « raoulisme » d’être légitimé par les autres présidents de la région. C’est pour cela que nous verrons ces jours-ci des sourires, des poignées de mains, des compromis « d’amitié éternelle » et des photos, beaucoup de photos. Les activistes civiques pour leur part tenteront une rencontre avec la femme qui fut torturée et emprisonnée sous un gouvernement militaire, même s’il y a peu de chances qu’elle accepte de les recevoir. En revanche Dilma Rousseff conversera avec Raoul Castro, sera à ses côtés, dans cette délicate conjoncture où le hasard l’a placée. Espérons qu’elle ne manquera pas l’occasion et se comportera en cohérence avec l’ardente aspiration démocratique, au lieu d’opter pour le silence complice face à une dictature.
Note : Je ne saurai pas avant vendredi 3 février si les autorités cubaines me permettront finalement de faire le voyage pour la présentation du documentaire « Connexion Cuba-Honduras » a Jequié, province de Bahia. Merci d’avance à tous ceux qui ont œuvré pour que je puisse aller au Brésil. Un remerciement particulier au sénateur Eduardo Suplicy, au réalisateur Dado Galvao, à @xeniantunes et à tant d’autres citoyens brésiliens.
Très régulièrement nos media lancent une nouvelle campagne, une offensive contre tel ou tel phénomène social ou économique. Ces jours-ci l’attaque se porte sur les marchands ambulants, vendeurs de fruits et légumes, qui transportent leur marchandise sur un tricycle ou quelque autre engin sur roues. Les journalistes officiels allèguent que ces commerçants fonctionnent sous la loi « capitaliste » de l’offre et de la demande, au lieu d’appliquer des prix plus accessibles aux consommateurs. Ils critiquent également le fait qu’ils proposent leurs produits à l’unité et non à la livre ou au kilo, ce qui leur permet d’augmenter les marges sur des prix excessifs. Bien qu’il s’agisse d’un problème qui nous porte tort à tous, je ne pense pas que ce soit en faisant appel à la conscience des vendeurs que l’on va le résoudre.
De plus le marchand ambulant est celui qui assure l’approvisionnement des quartiers en manque de marchés agricoles et particulièrement aux horaires de fermeture de ceux-ci. Le prix de leurs produits inclut aussi –bien que la télévision officielle ne le reconnaisse pas- le temps gagné pour le client qui n’a plus besoin de se déplacer ou de faire les longues queues au marché étatique. Pour la majorité des femmes qui travaillent et qui rentrées à la maison après cinq heures doivent inventer un plat pour le dîner, l’annonce « avocats et oignons » criée à leur porte est une planche de salut. Il reste vrai que le coût d’aucun de ces produits n’est en relation avec les salaires, mais ils ne pourrissent pas non plus sur ces étals roulants par manque de clients. Le fait que quelqu’un doive travailler deux jours pour acheter un potiron n’est pas le signe de la démesure du vendeur mais celui de la pauvreté des salaires.
Il est surprenant par exemple que la préoccupation des reporters du journal vedette ne les conduise pas à s’en prendre aux excès des boutiques en pesos convertibles, où pour acquérir un litre d’huile on doit dépenser tout ce que l’on a gagné en une semaine de travail. La différence entre les marchands ambulants et ces boutiques collectrices de devises est que les premiers sont à compte propre alors que les secondes sont la propriété de l’Etat. Si bien que nous ne verrons jamais un reportage dénonçant le pourcentage très élevé appliqué aux coûts d’importation ou de production d’un produit alimentaire avant sa mise en vente dans lesdits « shoppings ». Parce qu’il vaut mieux chercher un bouc émissaire et expliquer par son existence les insuffisances et la grisaille culinaire à laquelle nous sommes soumis. Pour le moment la faute en revient aux marchands ambulants. Courez donc vite au balcon et regardez les passer dans la rue parce que très vite ils pourraient ne plus y être.
Il y a quelques années, mon ami Eugenio Leal avait décidé de demander un extrait de casier judiciaire, formalité indispensable pour postuler à certains emplois. Confiant, il était allé chercher le document sur lequel serait indiqué qu’il n’avait jamais été jugé pour aucun délit ; mais au lieu de cela une désagréable surprise l’attendait ; il apparaissait comme ayant perpétré un « vol avec violence » dans le village où il était né, alors qu’il n’avait même jamais brûlé le moindre feu rouge. Eugenio avait protesté parce qu’il savait qu’il ne s’agissait pas d’une erreur bureaucratique ni d’un simple hasard. Son activisme de dissident l’avait déjà rendu victime de réunions de répudiation, d’arrestations, de menaces et allait maintenant jusqu’à entacher son casier judiciaire. Il était devenu un opposant avec un passé de « délinquant ordinaire », ce qui permettait à la police politique de le discréditer facilement.
Si nous nous laissons guider par la propagande gouvernementale, il ne peut pas exister sur cette île une seule personne respectable, préoccupée par le destin national et n’ayant pas commis de crime, et qui en même temps s’opposerait au système. Tout individu qui émet une critique est immédiatement catalogué comme terroriste ou traître, malfaisant ou amoral. Des accusations difficiles à démentir dans un pays où chaque jour la majorité des citoyens doit commettre des illégalités pour survivre. Nous sommes 11 millions de délinquants ordinaires, dont les abus vont de l’achat de lait au marché noir à la possession d’une antenne parabolique.
Insoumis à un code pénal qui nous asphyxie, fuyant le « tout est interdit », évadés d’une prison qui commence avec la propre Constitution de la République. Nous sommes une population quasi pénitentiaire dans l’attente que la loupe du pouvoir se pose sur nous, fouille dans nos vies et découvre la dernière infraction commise.
Aujourd’hui, avec la mort de William Villar Mendoza le vieux schéma de l’insulte d’Etat vient de se reproduire. Une note dans le journal Granma l’a décrit comme un vulgaire malfaiteur et une émission de télé – du genre stalinien- va peut-être bientôt le présenter aux victimes présumées de ses abus. L’objectif est d’affaiblir l’influence politique de ce citoyen de 31 ans, condamné en novembre pour outrage, attentat et résistance. La propagande officielle essaiera de retirer de l’importance à sa grève e la faim et déversera sur son nom toutes sortes d’adjectifs péjoratifs. Nous assisterons aussi au témoignage –en violation avec le serment d’Hippocrate- des médecins qui l’ont suivi et peut-être sa propre mère ira jusqu’à déposer contre son fils défunt. Tout ceci parce que le gouvernement cubain ne peut pas se permettre qu’il reste le moindre doute dans l’esprit du téléspectateur de base. Il serait très dangereux que les gens commencent à croire qu’un opposant puisse sacrifier sa vie pour une cause, être un bon patriote et tout simplement un homme respectable.
Aujourd’hui, j’étais justement en train de réfléchir à un texte, après avoir vu un documentaire sur des ruines récentes. Sous le titre “Unfinished spaces”, étaient recueillis divers témoignages d’architectes et d’élèves ayant participé à la construction de l’institut Supérieur des Arts (ISA). Tous évoquaient la beauté originale du projet, la nouveauté de sa structure et le désir d’y faire coïncider la forme et la création. Mais ils parlaient aussi de l’abandon de la construction de certaines des facultés qui n’ont jamais pu être terminées. De sorte que j’étais en train de penser à des colonnes, des briques et des toits couverts de végétation, lorsqu’on m’appela pour m’informer d’un effondrement au Centre de la Havane. Dans les rues Infanta et Salud un immeuble de trois étages avait cédé et s’était effondré dans la nuit du mardi 17 janvier.
Je me suis immédiatement souvenue du nombre de fois où j’étais passé dans ce coin, effrayée devant le mauvais état des balcons et des murs. J’ai repensé à tous ces instants où je m’étais demandé comment il était possible que cet endroit près de s’effondrer soit encore habité. Pour les habitants de cet immeuble la baisse du prix des matériaux de construction, annoncée il y a seulement quelques semaines, est intervenue trop tard. Les dommages structurels dont souffrait cet immeuble n’étaient plus réparables, parce qu’ils étaient le résultant de l’indolence de l’Etat, des décennies de manque de peinture, de ciment et autres matériaux de réparation. Le gémissement entendu avant que le sol ne cède et que les murs ne s’effondrent, annonçait le râle architectural d’un quartier aux belles maisons mais déjà en phase terminale.
Jusqu’à présent les media officiels ont fait état de trois morts et six blessés dans l’effondrement de la rue Infanta. Des personnes qui ont vécu les derniers jours de leur vie à regarder en haut et à calculer combien temps les poutres du toit résisteraient, redoutaient ce qui est finalement arrivé. Combien sont-ils dans cette capitale à risquer de connaitre le même sort ? Quelle solution urgente va-t-on trouver pour que ces tragédies ne fassent pas partie du scenario quotidien ? Nous n’accepterons pas une réponse du style « on va étudier le sujet pour appliquer des solutions de manière progressive ». Qu’on ne vienne pas non plus nous dire maintenant que la faute incombe aux résidents qui sont restés dans un lieu inhabitable Où auraient-ils pu aller? Au lieu de ça ce que nous exigeons c’est que l’on construise, que l’on répare, que l’on nous protège.
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