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Premio Ortega y Gasset 2008
Premio Ortega y Gasset 2008
Periodismo Digital

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Yoani Sánchez
Licenciada en Filología. Reside en La Habana y combina su pasión por la informática con su trabajo en el PortalDesde Cuba.

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    Generación Y es un Blog inspirado en gente como yo, con nombres que comienzan o contienen una "i griega". Nacidos en la Cuba de los años 70s y los 80s, marcados por las escuelas al campo, los muñequitos rusos, las salidas ilegales y la frustración. Así que invito especialmente a Yanisleidi, Yoandri, Yusimí, Yuniesky y otros que arrastran sus "i griegas" a que me lean y me escriban.

    L’agenda de Dilma

    « Je préfère un million de voix critiques

    Au silence des dictatures »

    Dilma Rousseff

    Choisir le bon moment pour une visite présidentielle peut se révéler une tâche particulièrement ingrate dans un monde aussi imprévisible et changeant. Quand la date du voyage d’un chef d’Etat est arrêtée dans son agenda, en accord avec ses hôtes, et officialisée, la vie se charge en général de l’entourer d’imprévus. Les palais gouvernementaux n’arrivent pas à contrôler le hasard, ni non plus à prévoir ces événements  inattendus qui perturbent l’organisation de la visite d’un dignitaire. Dina Rousseff le sait bien. Sa venue à La Havane a été planifiée depuis des semaines et a même été précédée par celle du ministre des Affaires Etrangères Antonio de Aguiar Patriota. Tout paraissait bien ficelé : un emploi du temps rapide, efficace, protocolaire, ciblé sur des thèmes économiques, jusqu’à son départ en avion à destination de Haïti. Mais les choses se sont compliquées.

    Quelques jours avant que l’économiste et femme politique brésilienne n’atterrisse à l’aéroport José Marti, un jeune cubain est mort suite à une grève de la faim prolongée. Les media officiels l’ont sans hésiter présenté comme un délinquant ordinaire, bien qu’il ait été arrêté à l’occasion d’une marche de l’opposition dans les rues de Contramaestre. Le discours du pouvoir s’est radicalisé et la fièvre politique a atteint ces sommets auxquels nos gouvernants se sentent tellement à l’aise. Dans ce contexte, la conférence du PCC qui vient de se conclure  s’est  transformée en un acte de réaffirmation plutôt que de changement, en une déclaration  d’unité plutôt que d’ouverture. Beaucoup de ceux qui espéraient l’annonce de transformations politiques de grande ampleur se sont rendu compte que l’événement a plutôt été la dernière occasion perdue pour la génération au pouvoir. Un jour après sa clôture, Raoul Castro, le secrétaire général du seul parti autorisé, a reçu Dilma Rousseff, l’ancienne « guerrillera », qui dirige aujourd’hui un pays avec une coalition de forces politiques et une presse très critique.

    L’agenda cubain de Dilma prévoit la visite du chantier de construction du port de Mariel et la possible concession d’un nouveau crédit bancaire. Le Brésil est notre deuxième partenaire commercial en Amérique Latine, mais ce n’est pas seulement une question de moyens. Actuellement il est urgent pour le « raoulisme » d’être légitimé par les autres présidents de la région. C’est pour cela que nous verrons ces jour­s-ci des sourires, des poignées de mains, des compromis « d’amitié éternelle » et des photos, beaucoup de photos. Les activistes civiques pour leur part tenteront une rencontre avec la femme qui fut torturée et emprisonnée sous un gouvernement militaire, même s’il y a peu de chances qu’elle accepte de les recevoir. En revanche Dilma Rousseff conversera avec Raoul Castro, sera à ses côtés, dans cette délicate conjoncture où le hasard l’a placée. Espérons qu’elle ne manquera pas l’occasion et se comportera en cohérence avec l’ardente aspiration démocratique, au lieu d’opter pour le silence complice face à une dictature.

    Note : Je ne saurai pas avant vendredi 3 février si les autorités cubaines me permettront finalement de faire le voyage pour la présentation du documentaire « Connexion Cuba-Honduras » a Jequié, province de Bahia. Merci d’avance à tous ceux qui ont œuvré pour que je puisse aller au Brésil. Un remerciement particulier au sénateur Eduardo Suplicy, au réalisateur Dado Galvao, à @xeniantunes et à tant  d’autres citoyens brésiliens.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

     

    Conexão Cuba Honduras – trailer

    Marchands ambulants

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    Très régulièrement nos media lancent une nouvelle campagne, une offensive contre tel ou tel phénomène social ou économique. Ces jours-ci l’attaque se porte sur les marchands ambulants, vendeurs de fruits et légumes, qui transportent leur marchandise sur un tricycle ou quelque autre engin sur roues. Les journalistes officiels allèguent que ces commerçants fonctionnent sous la loi « capitaliste » de l’offre et de la demande, au lieu d’appliquer des prix plus accessibles aux consommateurs. Ils critiquent également le fait qu’ils proposent leurs produits à l’unité et non à la livre ou au kilo, ce qui leur permet d’augmenter les marges sur des prix excessifs. Bien qu’il s’agisse d’un problème qui nous porte tort à tous, je ne pense pas que ce soit en faisant appel à la conscience des vendeurs que l’on va le résoudre.

    De plus le marchand ambulant est celui qui assure l’approvisionnement des quartiers en manque de marchés agricoles et  particulièrement aux horaires de fermeture de ceux-ci. Le prix de leurs produits inclut aussi –bien que la télévision officielle ne le reconnaisse pas- le temps gagné pour le client qui n’a plus besoin de se déplacer ou de faire les longues queues au marché étatique. Pour la majorité des femmes qui travaillent et qui rentrées à la maison après cinq heures doivent inventer un plat pour le dîner, l’annonce « avocats et oignons » criée à leur porte est une planche de salut. Il reste vrai que le coût d’aucun de ces produits n’est en relation avec les salaires, mais ils ne pourrissent pas non plus sur ces étals roulants par manque de clients. Le fait que quelqu’un doive travailler deux jours pour acheter un potiron n’est pas le signe de la démesure du vendeur mais celui de la pauvreté des salaires.

    Il est surprenant par exemple que la préoccupation des reporters du journal vedette ne les conduise pas à s’en prendre aux excès des boutiques en pesos convertibles, où pour acquérir un litre d’huile on doit dépenser tout ce que l’on a gagné en une semaine de travail. La différence entre les marchands ambulants et ces boutiques collectrices de devises est que les premiers sont à compte propre alors que les secondes sont la propriété de l’Etat. Si bien que nous ne verrons jamais un reportage dénonçant le pourcentage très élevé appliqué aux coûts d’importation ou de production d’un produit alimentaire avant sa mise en vente  dans lesdits « shoppings ». Parce qu’il vaut mieux chercher un bouc émissaire et expliquer par son existence les insuffisances et la grisaille culinaire à laquelle nous sommes soumis. Pour le moment la faute en revient aux marchands ambulants. Courez donc vite au balcon et regardez les passer dans la rue parce que très vite ils pourraient ne plus y être.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    Qui ment ?

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    Délinquants ordinaires

    A la mémoire de Wilman Villar Mendoza

    Il y a quelques années, mon ami Eugenio Leal avait décidé de demander un extrait de casier judiciaire, formalité indispensable pour postuler à certains emplois. Confiant, il était allé chercher le document sur lequel serait indiqué qu’il n’avait jamais été jugé pour aucun délit ; mais au lieu de cela une désagréable surprise l’attendait ; il apparaissait comme ayant perpétré un « vol avec violence » dans le village où il était né, alors qu’il n’avait même jamais brûlé le moindre feu rouge. Eugenio avait protesté parce qu’il savait qu’il ne s’agissait pas d’une erreur bureaucratique ni d’un simple hasard. Son activisme de dissident l’avait déjà rendu victime de réunions de répudiation, d’arrestations, de menaces et allait maintenant jusqu’à entacher son casier judiciaire. Il était devenu un opposant avec un passé de « délinquant ordinaire », ce qui permettait à la police politique de le discréditer facilement.

    Si nous nous laissons guider par la propagande gouvernementale, il ne peut pas exister sur cette île une seule personne respectable, préoccupée par le destin national et n’ayant pas commis de crime, et qui en même temps  s’opposerait au système. Tout individu qui émet une critique est immédiatement catalogué comme terroriste ou traître, malfaisant ou amoral. Des accusations difficiles à démentir dans un pays où chaque jour la majorité des citoyens doit commettre des illégalités pour survivre. Nous sommes 11 millions de délinquants ordinaires, dont les abus vont de l’achat de lait au marché noir à la possession d’une antenne parabolique.

    Insoumis à un code pénal qui nous asphyxie, fuyant le « tout est interdit », évadés d’une prison qui commence avec la propre Constitution de la République. Nous sommes une population quasi pénitentiaire dans l’attente que la loupe du pouvoir se pose sur nous, fouille dans nos vies et découvre la dernière infraction commise.

    Aujourd’hui, avec la mort de William Villar Mendoza le vieux schéma de l’insulte d’Etat vient de se reproduire. Une note dans le journal Granma l’a décrit comme un vulgaire malfaiteur et une émission de télé – du genre stalinien- va peut-être bientôt le présenter aux victimes présumées de ses abus. L’objectif est d’affaiblir  l’influence politique de ce citoyen de 31 ans, condamné en novembre pour outrage, attentat et résistance. La propagande officielle essaiera de retirer de l’importance à sa grève e la faim et déversera sur son nom toutes sortes d’adjectifs péjoratifs. Nous assisterons aussi au témoignage –en violation avec le serment d’Hippocrate- des médecins qui l’ont suivi et peut-être sa propre mère ira jusqu’à déposer contre son fils défunt. Tout ceci parce que le gouvernement cubain ne peut pas se permettre qu’il reste le moindre doute dans l’esprit du téléspectateur de base. Il serait très dangereux que les gens commencent à croire qu’un opposant puisse sacrifier sa vie pour une cause, être un bon patriote et tout simplement un homme respectable.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    Trop tard

    Aujourd’hui, j’étais justement  en train de réfléchir à un texte, après avoir vu un documentaire sur des ruines récentes. Sous le titre “Unfinished spaces, étaient recueillis divers témoignages d’architectes et d’élèves ayant participé à la construction de l’institut Supérieur des Arts (ISA). Tous évoquaient la beauté originale du projet, la nouveauté de sa structure et le désir d’y faire coïncider la forme et la création. Mais ils parlaient aussi de l’abandon de la construction de certaines des facultés qui n’ont jamais pu être terminées. De sorte que j’étais en train de penser à des colonnes, des briques et des toits couverts de végétation, lorsqu’on m’appela pour m’informer d’un effondrement au Centre de la Havane. Dans les rues Infanta et Salud un immeuble de trois étages avait cédé et s’était effondré dans la nuit du mardi 17 janvier.

    Je me suis immédiatement souvenue du nombre de fois où j’étais passé dans ce coin, effrayée devant le mauvais état des balcons et des murs. J’ai repensé à tous ces instants où je m’étais demandé comment il était possible que cet endroit près de s’effondrer soit encore habité. Pour les habitants de cet immeuble la baisse du prix des matériaux de construction, annoncée il y a seulement quelques semaines, est intervenue trop tard. Les dommages structurels dont souffrait cet immeuble n’étaient plus réparables, parce qu’ils étaient le résultant de l’indolence de l’Etat, des décennies de manque de peinture, de ciment et autres matériaux de réparation. Le gémissement entendu avant que le sol ne cède et que les murs ne s’effondrent, annonçait le râle architectural d’un quartier aux belles maisons mais déjà en phase terminale.

    Jusqu’à présent les media officiels ont fait état de  trois morts et six blessés dans l’effondrement de la rue Infanta. Des personnes qui ont vécu les derniers jours de leur vie à regarder en haut et à calculer combien temps les poutres du toit résisteraient, redoutaient ce qui est finalement arrivé. Combien sont-ils dans cette capitale à risquer de connaitre le même sort ? Quelle solution urgente va-t-on trouver pour que ces tragédies ne fassent pas partie du scenario quotidien ? Nous n’accepterons pas une réponse du style « on va étudier le sujet pour appliquer des solutions de manière progressive ». Qu’on ne vienne pas non plus nous dire maintenant que la faute incombe aux résidents qui sont restés dans un lieu inhabitable Où auraient-ils pu aller? Au lieu de ça ce que nous exigeons c’est que l’on construise, que l’on répare, que l’on nous protège.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    Médailles à vendre

    Grades militaires, étoiles, distinctions de plus ou moins grande importance : des décorations qui renvoient à des gloires passées. A côté des livres que l’on vend sur la Plaza Vieja – des cartes postales pour touristes avec le portrait du Che- se tient le plus grand marché de médailles du pays. Si en Allemagne de l’Est le commerce des médailles est descendu dans la rue après la chute du mur, il est né ici à la barbe de ceux-là même qui ont épinglé ces pièces de métal sur les revers. Beaucoup de travailleurs modèles, de soldats mutilés et de combattants fédérés qui ont reçu ces honneurs, préfèrent aujourd’hui les échanger contre des pesos convertibles. Ils marchandent en monnaie forte l’objet qui les a distingués comme modèles sociaux à imiter.
    Sur un tapis rouge, manquant déjà de sobriété, sont exposés les emblèmes d’une nation qui étouffe entre les diplômes et les distinctions. L’héritage soviétique nous a laissé cette longue liste d’ordres, de distinctions, de rameux d’olivier, de lauriers de fer blanc, de certificats d’excellence, de faucilles et de marteaux peints en rouge, et de blasons de la république imprimés sur du zinc. Tout un attirail de la reconnaissance qui a calqué le kitch et la démesure venus tout droit du Kremlin. Dans ces années là personne ne voulait rester sans décoration et on troquait ces distinctions pour des prébendes ou des privilèges. Dans les assemblées où l’on distribuait réfrigérateurs ou machines à laver, les aspirants aux appareils domestiques y allaient avec leur barrette de médailles fixée à la chemise. La réunion se transformait en un combat de mérites, en un carnaval de hauts faits exagérés. Mais c’était il y a longtemps…
    Dans l’ambiance de scepticisme de 2012, l’esthétique de ces insignes provoque chez nous un mélange de curiosité et d’étonnement. Quelques clochards de la Vieille Havane se les épinglent sur la poitrine pour que les touristes leur donnent un peu d’argent. Beaucoup de ces reliques gisent également, cachées dans le fonds de nombreux tiroirs, du fait de l’indifférence ou de la déception de leurs bénéficiaires. D’autres ont tout simplement une valeur. Elles se vendent sue le marché des antiquités à côté des expositions de numismatique du XIXème siècle ou des appareils photo Leica octogénaires. Les acheteurs soupèsent les médailles, en discutent le prix avec le vendeur pour finalement laisser ou emporter le froid métal, porteur de pompe autant que d’échec ; grandeur et décadence.
    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    Raisons citoyennes : la conférence du PCC

    Vert, je te veux et libre*

     

    La dernière fois que Mahmoud Ahmadinejad a mis les pieds sur le sol cubain, la maladie de Fidel Castro était annoncée depuis quelques semaines et avait provoqué des tonnes de spéculations. Ce mois de septembre 2006, le président iranien avait été témoin de la façon dont on donnait la présidence du Mouvement des Pays Non Alignés à un chef d’Etat en incapacité physique de l’exercer. Au lieu du Leader Maximo, c’est  de son frère cadet qu’il entendit le discours dans le Palais des Conventions, pendant que dans les couloirs et devant les caméras les porte-parole officiels annonçaient le retour prochain du Commandant en Chef. Mais ils mentaient. Sur la photo de clôture de l’événement –sur la pelouse et sous un soleil espiègle- figurent les gouvernants invités mais l’hôte principal est absent. A la lumière d’aujourd’hui cette photo était presque une image  prémonitoire car elle a marqué la perte du rôle de l’ancien guérillero dans la vie politique internationale.

    Aujourd’hui, Ahmadinejad est revenu pour un nouvel instantané. Cette fois cela se fera à huis clos, presque sans témoin et sur le lieu de convalescence de Fidel Castro, là où il rédige ses très longues réflexions. Beaucoup de choses ont changé pour les deux hommes au cours de ces cinq années. Le premier se trouve pris dans une escalade de tension avec Washington et a même menacé de fermer le détroit d’Ormuz ; le second voit l’affaiblissement progressif de son image à l’intérieur et à l’extérieur du pays et il a perdu une grande partie de l’ascendant qu’il avait autrefois.

    Le politique impulsif qu’il fut, sur le point de déclencher en 1963 la troisième guerre mondiale pendant la crise des missiles, reçoit aujourd’hui le leader perse qui pourrait être partie prenante du prochain conflit. Les deux ont d’urgence besoin  de cette nouvelle photo de famille. L’un pour prouver qu’il n’est pas aussi seul que la diplomatie nord-américaine veut le faire croire, et l’autre parce qu’il a besoin de démontrer qu’il est encore vivant, contrairement à ce que l’on murmure sur les réseaux sociaux. Mais ce sera un portrait en sépia, car il manquera la couleur verte, devenue au cours de ces cinq années une teinte désagréable pour les deux. A Fidel Castro elle rappelle ce qu’il fut, l’uniforme duquel émanait une part importante de son pouvoir, tandis qu’elle évoque pour Ahmadinejad les protestations des jeunes dans les rues, Leda et l’été 2009.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    * Référence au “Romance somnambulo” de Federico Garcia Lorca : “verde que te quiero verde…”

    La “trova”, survivance ou souvenir ?

     

    Sur la scène le chanteur entonne un de ses vieux airs. Le public se presse, répète le refrain, s’agite dans un délire. Cette semaine nous avons eu le plaisir d’assister à un de ces nombreux festivals de musique « trouvère » qui s’est déroulé cette fois dans la province de Santa Clara. Sur des thèmes qui vont du romantisme aux questions sociales les plus délicates, l’événement nous a permis d’écouter quelques nouveaux succès et d’autres compositions archiconnues. Des créations musicales qui ont connu leur heure de gloire dans les années soixante dix mais qui maintenant perdent du terrain au profit de formes mélodiques plus commerciales et plus rythmées. La majorité des jeunes ne veut pas entendre parler de lettres de dénonciation ni de chroniques quotidiennes, et préfère se détendre et prendre du plaisir, abandonner la réalité le temps d’une soirée. Ils vont en discothèque pour échapper à l’extérieur, pas pour se le rappeler. C’est pourquoi ces airs très marqués d’idéologie, qui évoquaient « l’homme nouveau » et la société où il vivrait, ont été jetés dans la malle de l’oubli.

    Malgré sa baisse de popularité des dizaines de personnes travaillent encore la chanson « trouvère » à Cuba. Ils chantent pour les gens qui préfèrent repenser le quotidien et ses absurdités plutôt que de s’évader dans une autre dimension. Nous sommes encore nombreux à nous émouvoir aux paroles de Silvio Rodriguez même si un abîme nous sépare en matière d’opinions politiques, si un fossé existe entre nos positions philosophiques. Car à l’heure d’organiser notre bibliothèque musicale –ou littéraire- nous avons appris qu’il est préférable de ne pas le faire sur la base de choix partisans… qui conduiraient à la perte de nombreux auteurs.

    Au-delà de la qualité de ses accords ou de ses vers, une bonne partie du public du chant « trouvère » recherche en lui sa capacité à évoquer les moments passés : le premier amour, une danse très passionnée, les années difficiles, le jour du baiser initiatique ou le concert où nous avons connu quelqu’un de très particulier. On l’utilise comme révélateur des souvenirs à la manière d’une madeleine de Proust qui nous pénètre par les oreilles au lieu de nous parvenir par le palais. Quand l’auteur compositeur apparait avec sa guitare à la main il réalise sur nous un acte de remémoration : il nous ramène à cette époque où nous étions jeunes,  et où la « Nueva Trova » n’avait pas encore été décapée à l’acide de la réalité.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY

    Conférence rime avec patience

    Ce mois de janvier ressemble à un mois d’octobre, de juillet, de novembre, à tout sauf au  premier mois de l’année. Ce qui est caractéristique d’un commencement c’est de faire des plans, de projeter ce qui va arriver, d’esquisser des propositions, même si après elles ne se réalisent pas. Pour avoir grandi entourés de slogans pronostiquant le futur, nous n’arrivons pas aujourd’hui à parler du lendemain. Fatigués d’imaginer un avenir lointain qui pouvait durer cinq ou dix ans, nous ne voulons même plus projeter la semaine qui vient. Nous sommes focalisés sur la minute présente, dans une immédiateté qui n’admet pas de regarder en avant. Nous vivons l’instant présent parce que pendant trop longtemps on nous a fait désirer un temps futur qui n’existe que dans les discours et dans les pages des livres.

    La prochaine Conférence du Parti Communiste est elle aussi marquée par ce scepticisme sur l’avenir.  La faible attente qu’expriment les Cubains à propos de la réunion partisane du 28 janvier et le peu de réactions qu’elle provoque dans la rue n’ont donc rien de  surprenant. Les rares commentaires se réduisent à l’assurance que « ça ne va rien changer » ou au faible espoir que « ce sera la dernière occasion pour la génération historique ». A moins de trois semaines de son ouverture on ne perçoit pas même à la télévision officielle d’enthousiasme pour l’événement. Dans les rangs mêmes du Parti on ne se fait pas beaucoup d’illusions et plus d’un militant rendra sa carte si la réunion se termine sans résultats tangibles. Le gain de temps « acheté » en Avril dernier avec le Congrès du PC est sur le point de s’achever. Les réformes politiques sont urgentes et même les plus fidèles ont commencé à se désespérer.

    Le plus improbable et pourtant le plus souhaitable serait que cette conférence donne priorité aux préoccupations de la nation aux dépens des intérêts partisans. Mais cela reviendrait à demander le suicide au PCC… et ça il ne va pas le faire. Il ne va pas s’ouvrir à la participation citoyenne sans exclusion ni revenir sur la pénalisation des opposants. C’est là-dessus qu’il base son pouvoir. Les réformes devraient être si évidentes, le changement du discours si radical qu’au lieu de simples ajustements il faudrait faire table rase et le plus probable est qu’il s’y refuse. Parce qu’il y a longtemps que janvier ne ressemble pas à janvier, les révolutionnaires ne se comportent pas comme tels, et le futur est le domaine réservé des prophètes et des cartomanciens.

    Traduit par Jean-Claude MAROUBY