Premio Ortega y Gasset 2008 Periodismo Digital
Generación Y es un Blog inspirado en gente como yo, con
nombres que comienzan o contienen una "i griega". Nacidos en la Cuba de
los años 70s y los 80s, marcados por las escuelas al campo, los
muñequitos rusos, las salidas ilegales y la frustración. Asà que invito
especialmente a Yanisleidi, Yoandri, YusimÃ, Yuniesky y otros que
arrastran sus "i griegas" a que me lean y me escriban.
Tout au long de la semaine dernière, les media officiels ont largement insisté sur les origines et le fonctionnement de la Croix Rouge à Cuba. Autour du 8 mai, anniversaire de la fondation de cet organisme humanitaire, plusieurs reportages ont été diffusés sur ses caractéristiques d’assistance et de neutralité. On a vu, interviewés dans le journal du soir, ceux qui se sacrifient pour secourir les victimes d’accidents ou de conflits. Sans aucun doute, des exemples de générosité personnelle et de philanthropie trouvent leur compensation dans une vie sauvée ou l’évitement d’une condition physique aggravée. Mais le motif de ces hommages et chroniques n’est pas seulement de commémorer et de témoigner d’une juste reconnaissance au Comité fondé par Henri Dunant en 1863. La télévision nationale essaie aussi de laver la lamentable image laissée par un de ces volontaires cubains pendant la messe de Benoît XVI à Santiago de Cuba.
Rares dans cette île sont ceux qui n’ont pas encore vu la vidéo de l’homme –portant l’emblème de la Croix Rouge- qui frappe et lance un brancard sur Andrès Carrion lorsque celui-ci crie un slogan contre le régime. La scène suscite une telle répulsion, dénote une telle bassesse que même les partisans du gouvernement manifestent leur rejet de pratiques semblables. On est ébranlé par la disproportion des forces entre celui qui ne peut pas se défendre et cet autre qui le frappe et l’attaque avec un instrument de premiers secours. L’incident a justifié une demande d’explication de la part du Comité International de la Croix Rouge (CICR) et même une note d’excuses inhabituelle de la part de sa contrepartie cubaine. Mais cela n’a pas suffi. Ce que l’incident a mis en évidence ce n’est pas seulement la colère d’un paramilitaire déguisé en volontaire sanitaire, ni la rancœur idéologique qui s’exprime à chaque occasion sans en mesurer les conséquences. Ce qui a été dévoilé, c’est que les autorités de notre pays manquent totalement de limites éthiques dès qu’il s’agit de réprimer une opinion différente. Si pour camoufler leurs troupes de choc, elles ont besoin de les déguiser en équipe sportive, en groupe « d’étudiants spontanés » ou en équipe médicale, elles le feront. Rien ne les arrête ; elles n’hésitent pas à se servir d’emblèmes internationaux et vont jusqu’à utiliser à des fins politiques le prestige d’ONG étrangères. Il faut que cela se sache. Ne soyons pas candides.
Le Petit Chaperon Rouge n’a aucune chance de s’en sortir : le loup de l’intolérance peut prendre le déguisement de sa mère-grand, de sa mère qui lui a donné les gâteaux et même du bucheron qui vient la secourir.
Traduit par Jean-Claude Marouby
Le conteneur poubelle du coin de la rue gît à terre, renversé et avec un énorme trou au fond. Il a été placé là il y a à peine quelques mois, avec son volumineux corps gris prêt à avaler les déchets. Mais il n’a pas résisté : à cause du vandalisme doublé de la très mauvaise qualité de son matériel, il a fini dans un état de quasi inutilité. Une rue plus bas, un autre a connu un sort pire encore et a disparu après avoir été placé près de la station de Tulipan. Deux autres, les roues arrachées et les couvercles perdus, reposent à quelques mètres de la voie ferrée. Selon un fonctionnaire des Services Municipaux, on compte à la Havane “jusqu’à 50 conteneurs à déchets volés en un seul jour”. On les voit bien remplis le soir -avec leur mauvaise odeur, leurs mouches et leurs chats errants- et le matin suivant, ils ne sont déjà plus là . Seul reste leur contenu renversé dans la rue.
Il existe de nombreuses manières de mesurer l’état matériel d’une nation et l’une d’elles est de lister les éléments des espaces publics que les gens saccagent. Je me souviens qu’au début des années 90, il fallait surveiller les ampoules des couloirs et des ascenseurs presque comme si ça avait été des lingots d’or pendant du plafond. Le fait de dévaliser s’est transformé peu à peu en une manière de protester ; en un geste qui mêle mise à sac et revanche sociale contre un état qui a été -pendant trop longtemps- propriétaire de tout. Il est peu fréquent que ceux qui ont grandi près de parents qui gagnaient leur vie en détournant des biens de leur centre de travail aient la main qui tremble au moment de piller. Ils deviennent plutôt des adultes experts dans le vol express, dans les délits qui relèvent autant de la charogne que de l’urgence.
Les roues du conteneur à déchets finiront sur le petit chariot qui sert à transporter l’eau dans les quartiers où l’approvisionnement est incertain. La structure en plastique parcourt une route plus longue, elle est fondue et transformée en pinces à linge, en entonnoirs pour transvaser de l’essence ou en presse-agrumes. Face à l’absence de marché de gros où acheter des matières premières, n’importe quel objet de la voie publique peut finir transformé en produit qui pourra être vendu. Il ne reste aucune trace, seules quelques lignes de couleur grise sur la brosse à dents rappellent le conteneur poubelle qu’il y avait au coin de la rue.
Traduction M. Kabous
Œuvre exposée dans une galerie havanaise
La dernière fois que la Place de la Révolution a été pleine, noire de monde, c’était quand Benoît XVI a prononcé son homélie à la Havane. Les commentateurs de la télévision répétaient de manière étrangement insistante que “des croyants et des non-croyants” assistaient à cette messe. Pour les oreilles non initiées au discours officiel cubain, cette affirmation pouvait signifier un geste d’inclusion et de tolérance. Pourtant, il s’agissait bien d’une précision visant à dire -en aucun cas de façon subtile- que toute cette foule n’était pas catholique et que le Pape n’avait pas chez nous de troupeau si important. Si l’on prêtait attention à chaque mot prononcé par les représentants du gouvernement, les Cubains étaient présents par “discipline”, par “respect” ou parce qu’ils sont un peuple “impartial”, mais pas vraiment en signe de foi.
Je me demande si en ce 1er mai ils vont aussi utiliser des adjectifs aussi contrastés. Ils pourraient dire, par exemple, qu’en ce jour des travailleurs défilent aussi bien “des révolutionnaires que des non-révolutionnaires”, ce qui ne serait en rien absurde pour une journée qui doit être placée sous le signe des travailleurs et du syndicalisme, et non du politique. Vous imaginez la voix grave du présentateur affirmant que dans la foule qui agite des drapeaux se trouvent à la fois “des employés et des chômeurs”? C’est sans doute ces derniers qui composeraient le bloc le plus énergique, puisque le nombre de personnes sans emploi en 2012 à travers le pays s’élève à 170 000. Face aux microphones, on devrait faire la distinction et dire que dans la foule, devant la statue de José MartÃ, on trouve “des sympathisants et des non-sympathisants” du gouvernement de Raul. Parce que franchement, qui croira que parmi un million d’individus, tous sont d’accord avec la gestion du président?
Il n’y aura ni surprise ni nuance, mais plutôt des tentatives d’amalgamer et de montrer les centaines de milliers de participants comme un chÅ“ur unanime qui soutient le système. Et le 1er mai sera à nouveau pris en otage comme il l’a déjà été tant de fois. Depuis la tribune, ceux qui salueront seront précisément ceux qui devraient être interrogés et critiqués sur les pancartes au lieu de se trouver à la tête d’une célébration ouvrière. La journée s’achèvera sans que l’on ait pu exiger de ce patron nommé Etat qu’il élève les salaires, qu’il fasse baisser le coût de la vie ou qu’il améliore les conditions de travail. Au lieu de cela, on comptera comme autant d’applaudissements chacune des petites têtes vues depuis la tour de la Place. Chaque individu qui défilera sera comptabilisé comme un fidèle “croyant” du Parti, comme quelqu’un qui ne doute pas, ne pose pas de questions, ne proteste pas.
Traduction M. Kabous
Je savais qu’ils iraient le chercher. Quand j’ai parlé pour la première fois –au téléphone- avec José Daniel Ferrer, j’ai immédiatement su que j’avais à faire à quelqu’un d’exceptionnel. Peu de temps après, nous avons pu discuter chez nous, autour d’une table, et cette impression s’est encore confirmée. Tandis que la nuit tombait à l’extérieur l’homme de Palmarito del Cauto nous a raconté les années de prison depuis le « Printemps noir » de 2003 jusqu’au milieu de 2011. Les coups, les dénonciations, les prisonniers qui l’appelaient respectueusement « le politicien » et aussi les gardiens qui essayaient de le faire plier par la force. Nous avons passé des heures à écouter des anecdotes, certaines d’horreur et d’autres relatant de véritables miracles. Quand par exemple il a réussi à cacher pendant les inspections une petite radio, qui est restée son bien le plus précieux jusqu’à ce qu’il la mette lui-même en pièces contre le sol, quelques secondes avant qu’un officier ne la lui confisque.
José Daniel, le leader de l’Union Patriotique de Cuba (UNPACU) est aujourd’hui la principale cause des maux de tête de la Sécurité Nationale de l’Est du pays. Il occupe ce rang –admirable mais très dangereux- en particulier parce que chacune de ses paroles projette honnêteté et détermination. Simple, jeune, conciliant, il a réussi à redonner vie à un mouvement dissident qui languissait entre la répression et l’exil d’une partie de ses membres. Sa capacité de rassemblement et le respect dans lequel beaucoup le tiennent, vient aussi de sa persévérance et particulièrement du fait qu’il est plus prompt à l’accolade qu’à la méfiance. Il s’est converti en un homme passerelle entre plusieurs projets citoyens et ceci fait de lui aujourd’hui un caillou gênant dans la chaussure du gouvernement cubain.
Depuis maintenant 23 jours cet infatigable citoyen de Santiago est arrêté. Il ne peut plus se déplacer sur les routes bordées de pins qui relient les différentes villes de sa région, ni répondre aux interviews ou envoyer des Twits depuis son portable. Lundi dernier il s’est déclaré en grève de la faim dans la cellule de la police où on le maintient coupé du monde. On n’a pas encore informé son épouse Belkis Cantillo de la durée de son arrestation, ni non plus des charges légales qui pèsent contre lui. Nous sommes quelques amis à avoir un mauvais pressentiment. José Daniel est parvenu à une capacité de rassemblement qui effraie les autorités cubaines et elles vont le sanctionner durablement pour cela. Elles en ont peur qu’avec lui le qualificatif de « ville héroïque » de Santiago de Cuba ne prenne prochainement un sens nouveau.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY
Il tient le micro collé à sa bouche et les dreadlocks s’agitent sur son dos. Raudel Collazo est sur scène : il transpire, chante, parle et à chaque instant un chœur d’applaudissements s’ajoute à sa musique. Après le concert il repartira vers la maison de Güines, vers le trottoir étroit et défoncé sur lequel il accompagne sa fille à l’école, vers sa mère au foulard blanc noué autour de la tête. Le documentaire « Despertar » d’Anthony Bubaire et Ricardo Figueredo, a précisément pour sujet l’homme qui partage le corps du musicien interdit. Sur l’écran ce sont ses propres inquiétudes qui se déversent dans les paroles « d’Escuadron Patriota ». Pour compléter son enquête la caméra capte également les images du quotidien familial et personnel qu’il raconte dans ses chansons.
Raudel, qui dans le thème archi-connu « Decadencia » a mis en musique les angoisses de beaucoup de cubains, est maintenant le personnage central de ce film en noir et blanc. Une œuvre censurée lors de la dernière édition de l’Exposition « Jeunes » organisée par l’Institut d’Art et d’Industrie du Cinéma (ICAIC). L’incident a justifié la démission du distingué cinéaste Fernando Pérez qui préside l’événement et avait réussi à éviter d’autres tentatives d’exclusion. Pendant 12 ans, dans cet espace de créations audiovisuelles indépendantes, ont été présentées diverses oeuvres qui abordent des thématiques considérées à Cuba comme tabou dans les domaines culturel, social ou politique. C’est pourquoi ce qui vient de se passer début avril est un grave revers pour le foyer de hardiesse qu’était devenu ce lieu.
Le spectateur étranger aura du mal à détecter, au long de ces 45 minutes, motif à diaboliser ce documentaire. Sur l’écran on voir un homme qui parle, aime, opine ; quelqu’un qui aborde les thèmes du racisme, de l’état de la santé publique ou de l’état de la construction de sa maison… Il n’y a pas d’appels à la violence sociale, ni de messages de haine ; pas non plus d’incitation à une révolte populaire. Là , allongé sur un lit ou en train de manger avec un ami, on voit seulement un individu qui a trouvé dans la musique un moyen d’expression civique et dans les refrains de ses chansons une manière de revendiquer des droits bafoués. Pourtant les censeurs ont eux perçu le « danger » qu’il y a à conter au public cubain le réveil d’un citoyen, à lui montrer la clameur qu’il soulève quand il sort de son silence.
*Vendredi prochain, 27 avril à 20 heures, première du documentaire Despertar à Estado de SATS 1ere rue N° 4606e/46 et 60 playa. Samedi dernier la projection a été suspendue en raison de la météo.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY
Des bouts de bois, de grosses pierres et parfois des morceaux de béton au bord de la mer
C’est la période des vacances scolaires. Les arrêts de bus sont assaillis par des mères et leurs enfants qui veulent aller au zoo, à l’aquarium ou tout autre centre de loisirs. Il n’y a plus un seul recoin de la vieille Havane où l’on ne trouve un de ces petits qui réclame une glace et tire la jupe de sa grand-mère pour qu’elle lui achète une pizza. Aux alentours des parcs d’attractions, des gens dans une longue file d’attente patientent pour monter sur les autos tamponneuses et se décoiffer sur les montagnes russes. Pendant ce temps, les parents tendent une main hésitante vers leur portefeuille. Il savent que la plupart du temps, seuls les pesos convertibles réussiront à se transformer en friandises et en boissons fraîches, alors que l’entrée au musée et les places de cinéma sont, elles, en monnaie nationale. Les collèges seront jusqu’à lundi prochain des endroits silencieux et vides.
Mon fils, qui se trouve à cet âge difficile entre l’enfance et l’adolescence, profite lui aussi de sa semaine de vacances. Hier, il a voulu aller jusqu’aux plages de L’Est de la Havane pour y nager un peu, et nous y sommes allés avec mon père qui n’avait pas foulé le sable depuis une décennie. La mer était magnifique, comme d’habitude, le soleil tout là -haut remplissait son rôle et quelques nuages nous ont même offert leur ombre en ce mois d’avril brûlant. La nature, en fin de compte, a illuminé la journée. Et pourtant, un mélange de négligence et d’abandon a transformé le paysage côtier que je connais très bien depuis ma plus tendre enfance. La zone pour les touristes -face à l’hôtel Tropicoco- est quant à elle bien sûr impeccablement propre, avec des policiers qui font la ronde afin qu’aucun Cubain n’aille “déranger” les étrangers. Mais en dehors de ce périmètre de confort, le décor restant pour les locaux est un véritable désastre écologique.
Le sable n’est plus une zone lissée aux douces courbes. Près de la mer, il est gris et compact, et le vent a emporté ses particules les plus fines vers des dunes énormes couvertes de végétation épineuse. Entre la rue et le dos des vacanciers se dressent maintenant ces monticules que l’on doit escalader pour parvenir à piquer une tête. Des rochers, des fragments de béton et même de poutres font leur apparition au bord de la mer en différents points du littoral. “Boca Ciega”, le bout de plage où allaient les familles il y a trente ans et les prostituées avec leurs clients il y en a vingt, est aujourd’hui une zone dépourvue du moindre service, que ce soit de toilettes, de cafétérias ou de parasols. On dirait un champ de bataille après un bombardement. Enlever ses chaussures pour faire quelques pas n’est pas une bonne idée à cause des bouts de verre et de métal. Sans parler de la partie connue sous le nom de Guanabo, où les bouches d’égoût continuent de s’écouler vers la mer. Le pire c’est de voir sur les visages des habitants du coin un air d’abandon, de négligence, signe d’une splendeur passée transformée en sel.
Mon fils faisait quelques brasses dans l’eau pendant que l’adulte que je suis se rappelait tous les châteaux de sable qu’elle avait faits ici. Elle repensait à ces petites forteresses dotées de tours du haut desquelles le futur paraissait meilleur et plus beau.
Le sable a reculé et s'est accumulé formant de grandes dunes
Constructions détruites par la mer et les ouragans
Le laisser-aller et le désastre écologique mettent en péril les plages de l'est de la Havane
Traduction M. Kabous
Les balustrades ont la forme d’une femme nue et la grille d’entrée est recouverte d’une voûte de pierre. Le jardin autorise à peine cinquante centimètres de pelouse sur laquelle aboie toute la journée un minuscule pékinois. Depuis la porte d’entrée on peut voir la ligne du bar qui sépare la salle à manger de la cuisine, avec des bouteilles pleines de liquides de couleur. Un réservoir de plastique dépasse du toit et permet de stocker l’eau pour les jours de pénurie. Les fenêtres faites de fer et de verre laissent voir les silhouettes qui se déplacent à l’intérieur du foyer et révèlent également de nuit le scintillement du téléviseur. La minuscule demeure a été entièrement peinte de cette couleur vermillon qui par les temps qui courent est signe de prospérité ; de cette tonalité qui a la préférence de ceux qui s’en sortent économiquement malgré les privations et les absurdités bureaucratiques.
Jusque dans les rues non goudronnées, on voit de ces maisons restaurées avec des fonds personnels et des pesos convertibles. De minuscules restaurants aux prétentions de grandeur apparaissent soudain à nos yeux. Nous sommes à la fois surpris et optimistes de les rencontrer dans le dédale des rues d’El Platanito, Zamora, El Romerillo et autres quartiers insalubres. Elles jouxtent la fosse à ordures qui déborde ou la bouche d’égout qui suinte le long de la rue, mais en soi ces maisons de poupées sont comme des bulles de bien-être. Leurs prétentions s’expriment dans des détails rocambolesques comme des colonnes en forme de troncs d’arbre ou ces nains d’argile à l’entrée de la grille. Surchargées de décorations, et tout autant ridicules sur le plan architectural, ces imitations de châteaux révèlent un désir puissant d’habiter un espace beau et personnalisé. Elles ressemblent à ces panthéons baroques du cimetière de la Havane mais avec le désir cette fois d’en profiter vivants.
Cela m’enchante de découvrir ces façades et de voir leurs habitants accoudés à leur minuscules balcons. Il y a en eux, et dans la peinture choisie pour couvrir les murs ou dans la crécelle qui pend à l’entrée, quelque chose qui me donne de l’espoir. Je suis réconfortée de savoir que le désir de progrès matériels n’a pas été effacé par tant d’années de faux égalitarisme et de modestie simulée. Une part de désir de prospérité est resté en nous et cette ardeur a désormais une couleur vermillon qu’il est impossible de cacher.
Traduit par Jean-Claude Marouby
A cinq ans un enfant fait sa rentrée scolaire, mais un blog du même âge est déjà passé par des étapes plus audacieuses. Je fais aujourd’hui un effort et j’essaie de me souvenir de la femme peu bavarde et peureuse que j’étais avant le 9 avril 2007, jour de la création de Génération Y. Et pourtant, je n’y parviens pas. Son visage m’échappe, il se dilue au milieu de tous ces moments beaux et difficiles vécus après avoir posté mon premier texte sur le Web. Je n’arrive plus à me revoir sans ce journal chaotique et personnel. J’ai l’impression, d’une manière ou d’une autre, d’avoir toujours écrit quelque chose qui s’apparente à une coquille. Lorsque l’endoctrinement et la déraison atteignaient des degrés intolérables, mon petit cerveau d’enfant glosait déjà la réalité -en marge- comme jamais je n’aurais pu le faire à voix haute. L’adolescente évasive que je suis ensuite devenue à continué à faire la même chose : se raconter sa vie quotidienne en tentant de se l’expliquer et en essayant de s’en extraire.
Ce qui est certain, c’est que ce matin-là où je suis sortie de chez moi pour créer sur Internet ma page virtuelle, personne ne pouvait imaginer à quel point cette action me transformerait. Maintenant, à chaque fois que je suis assaillie par l’appréhension à l’idée que la police politique cubaine est “infaillible”, j’exorcise cette pensée en me disant “ils ne le savaient pas, ce jour-là ils n’ont même pas pu ne serait-ce qu’imaginer que je créerais ce site”. Ce qu’il s’est passé ensuite est maintenant plus que connu : les lecteurs ont commencé à affluer, ils ont pris possession de cet espace comme un citoyen envahit une place publique ; d’autres -nombreux- qui voulaient de l’aide pour créer leurs propres espaces d’opinion ont frappé à ma porte ; les premières attaques sont apparues mais également les marques de reconnaissance. J’ai perdu en route cette mère de 32 ans qui n’abordait les “thèmes compliqués” qu’à voix basse, j’ai égaré la trentenaire compulsive qui savait à peine débattre ou écouter. Ce blog m’a donné une occasion de vivre une infinité d’existences parallèles dans le temps et l’espace d’une seule vie.
Je n’ai jamais pu marcher à nouveau incognito dans les rues. Entre l’accolade de ceux qui me reconnaissent et les regards attentifs de ceux qui me surveillent, le don d’invisibilité que je me vantais de posséder a disparu. Ces petites tranches de réalité ont un coût énorme, personnel et social, et malgré tout je le referais, je reprendrais ma clé USB et je retournerais dans le lobby de cet hôtel où j’ai lancé sur la grande toile mondiale mon premier billet .
Traduction M. Kabous
Enfants cubains chantant à l’école le matin : “Nous sommes les pionniers du communisme, nous serons comme le Che” – REUTERS/Desmond Boylan (Image et légende de l’image tirées de http://www.noticias24.com )
La semaine dernière, j’ai rencontré en ville un ami italien qui vit à Cuba depuis presque dix ans. Je lui ai demandé comment allaient ses enfants, deux adolescents nés à Milan mais qui grandissent aujourd’hui à la Havane. “Je les ai mis à l’école française” m’a-t-il dit tout sourire. Dans un premier temps je n’ai pas compris pourquoi il avait opté pour cet enseignement francophone, mais c’est lui qui me l’a expliqué. “Tu voudrais quoi? Que je les envoie à l’école publique? L’éducation est tellement mauvaise ici!” En creusant un peu plus, j’ai su qu’ils avaient pour camarades de classe des fils de diplomates, de correspondants étrangers et de figures du monde culturel cubain qui se sont mariées avec un immigrant. Pour la somme de 5220 CUC (5800 USD / 4430 Euros) par an, chaque rejeton de mon fier Milanais est bien instruit, bien encadré.
Après cette rencontre, j’ai d’abord pensé que mon ami exagérait mais j’ai immédiatement questionné ma propre expérience de mère d’élève. J’ai pris conscience de la quantité de serpillières, de flacons de détergent et de balais que nous avons donnés -au fil des ans- pour faire en sorte que les couloirs et les toilettes du collège soient au moins présentables. Dans cette liste, on trouve aussi le cadenas pour la porte de la salle de classe que nous avons remplacé plusieurs fois et le ventilateur acheté collectivement par les parents parce que la chaleur étouffante empêchait nos enfants de maintenir leur niveau d’attention. Je n’ai pas non plus oublié le nombre infini de fois où nous avons imprimé les examens parce qu’il n’y avait à l’école ni papier, ni encre, ni imprimante en état de marche. Le déjeuner que nous avons offert aux professeurs tant de fois parce que le repas de la cantine était tout bonnement imprésentable. J’ai passé en revue les fiches bristol, les tubes de colle, la peinture et les papiers de couleur que nous avons également donnés pour la fresque sur laquelle on collerait ensuite une image de Fidel Castro souriant et magnanime.
Malgré tout, j’ai décidé de ne pas m’en tenir au coût matériel élevé de ces années scolaires et j’ai continué à convoquer des souvenirs. J’ai récapitulé ces moments où ont été donnés ce qu’on appelait les télé-cours qui ont conduit à assurer jusqu’à 60% des heures d’enseignement par le biais d’un téléviseur. Les admirables institutrices et instituteurs qui ont décidé de rentrer chez eux pour se faire les ongles, vendre du café ou se reconvertir dans le secteur touristique parce que le mélange de haute responsabilité et de bas salaire leur semblait insupportable. Et j’ai aussi pris une minute pour penser aux rares professeurs de primaire et du secondaire qui sont restés à leur poste en dépit de tout cela. J’ai énuméré une à une toutes les atrocités dites à tant d’adolescents par les professeurs émergents (on devrait les appeler professeurs instantanés): par exemple que si le drapeau cubain a une étoile à cinq branches c’est en l’honneur des cinq agents du Ministère de l’Intérieur emprisonnés dans les prisons nord-américaines ou bien que la Nouvelle-Zélande se trouve dans la mer Caraïbe. J’ai aussi repensé à cette après-midi où une maîtresse a annoncé face à notre enfant que tout près de là on réalisait un acte de répudiation contre des “dangereux contre-révolutionnaires” et que le petit Téo a dû encaisser parce qu’il savait que sa mère et son père comptaient parmi les victimes de ce harcèlement. Les images des innombrables fois où une assistante aux vêtements moulants et le nombril à l’air ou un professeur avec dent en or et aigle sur son pull ont critiqué les cheveux longs d’élèves qu’ils n’ont pas laissé entrer en cours ont défilé devant mes yeux.
Les consignes répétées jusqu’à épuisement, les rituels du matin interminables et routiniers, le culte voué à la personnalité de ceux qui sont dépeints dans les livres d’histoire comme des sauveurs et dans les livres de science comme des scientifiques, tout cela n’a pas manqué d’apparaître dans ma cathartique évocation de l’après-midi. Au terme de ma réflexion, tout cela m’a fait comprendre les raisons pour lesquelles mon ami italien préfère la “petite école française” de la Havane. Mais j’ai aussi su que ses enfants grandiraient avec une idée bien différente de ce qu’est l’éducation dans cette ÃŽle. Ils croiront que les locaux lumineux et bien aménagés où ils reçoivent chacun de leur cours, le déjeuner équilibré, la prof soigneuse et les fournitures scolaires de qualité, sont des caractéristiques inhérentes à notre système éducatif. Je m’attends même à ce qu’un de ces jours -de retour en Europe- ils participent à une manifestation pour réclamer un enseignement public qui ressemble au nôtre, pour que leurs enfants puissent jouir de ce qu’eux auront “connu” à Cuba.
Traduction M. Kabous
Après l’orage peut aussi venir l’orage, l’ouragan, la tornade. Il y a quelques jours nous pensions que le châtiment se concentrerait entre le lundi et le mercredi de la semaine dernière, qu’il durerait seulement le temps de la visite de Benoît XVI en terre cubaine. Nous avons vécu ces journées intenses entre prières et cris, avec des places couvertes de monde et des prisons remplies. Les téléphones mobiles au lieu de servir à la communication se sont transformés en boîtes silencieuses, en appareils inutiles. C’est seulement lorsque le pape a décollé que les libérations ont commencé et que certains portables affichant « hors service » ont été reconnectés. On pensait que le samedi et le dimanche le repos des forces répressives nous aurait laissé un répit.
Pourtant tout père autoritaire sait qu’après la punition le fils choisit de se soumettre ou bien de désobéir davantage. Dans certains points à l’Est de Cuba ont eu lieu des protestations de rue suite à l’arrestation d’activistes, et elles ont déclenché en suivant la vague de répression policière. Hier un groupe d’officiels et de membres de la Sécurité Nationale ont encerclé la maison de l’opposant José Daniel Ferrer, et ils l’ont emmené lui, son épouse et quelques autres collègues. Ils ont également emporté tous objets jugés subversifs : livres, journaux, photos, ordinateurs. Aucun des témoins ne se souvient qu’ils aient montré quelque ordre de mission ou de confiscation, encore moins un mandat d’arrêt.
Lorsque le riz sous les genoux, les coups de fouets sur le dos et la réclusion dans l’obscurité ne fonctionnent plus, le patriarche despote sait qu’il doit serrer les poings. Il croit qu’en augmentant la gravité de la correction il fera revenir le rejeton à la raison, mais en réalité il ne fait qu’accroître la rébellion. Y compris ceux qui n’ont jamais osé contrarier le gouvernement savent que ces pénitences de plus en plus plus fréquentes génèrent chez eux de la sympathie pour l’agressé et non pour l’agresseur. Etre témoin de la répression accélère ainsi le processus de complicité entre citoyens face au totalitarisme. Chaque coup donné à l’un peut réveiller l’autre, qui fait semblant de dormir tranquillement à côté. Ensemble ils ont l’opportunité de trouver la fenêtre pour échapper à l’enfermement ou, autre solution, de préciser le moment où c’est le papa qui passera par la fenêtre.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY
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